Méthodologie

Approche générale

L'esclave fugitif – ou marron – occupe une place centrale dans l'imaginaire haïtien. Il est l'ancêtre des pères de la nation, Toussaint L'Ouverture, Jean-Jacques Dessalines, Boukman, pour n'en citer que trois parmi les héros de la Révolution haïtienne. Le marron est l'assurance d'une généalogie ininterrompue en dépit des multiples soubresauts qu'a connu la jeune nation depuis sa création en 1804. Il est survie, résistance et refus d'abdiquer. Il est Haïti et vice versa, incarnation de la Révolution haïtienne, une réalité entretenue par la littérature, de Victor Hugo à Edouard Glissant en passant par Maddison Smart Bell ou encore Aimé Césaire.

Notre projet ne vise en aucun cas, naturellement, à remettre en cause la légitimité sociale et culturelle d'un tel lieu de mémoire. Mais il a pour fonction de mieux l'éclairer et de l'interroger sous un angle nouveau, en faisant appel à une source étrangement inexplorée – les annonces de fuite et à un outil de diffusion expérimental. L'esclave marron tel qu'il est imaginé aujourd'hui occulte de pas sa stature héroïque une réalité historique complexe, beaucoup plus fragmentée et nuancée : celle constituée par plusieurs milliers d'hommes et de femmes qui s'échappèrent ou s'absentèrent de chez leur maître pour quelques jours ou plus – et qui, pour la plupart, revinrent ou furent probablement capturés. La fuite – ou plutôt la façon dont l'esclave tentait à certains moments de se réapproprier son corps et sa force de travail – a joué un rôle fondamental dans la constitution des communautés d'esclaves et la fabrication sans cesse renouvelée des identités serviles à l'époque coloniale. Si fuir ne permettait que rarement de devenir libres, les formes de circulations et d'interactions sociales qu'une telle décision entraînait permettaient aux esclaves d'exploiter les failles du système de plantation ou de l'esclavage urbain et de négocier, autant que possible, les termes de leur servitude. En dépit de l'importance de ce sujet, pour l'histoire haïtienne, l'histoire de l'esclavage et plus généralement l'histoire du monde atlantique français, bien peu d'historiens y ont montré un intérêt, à de rares exceptions près (Fouchard, Debien, Geggus). Notre objectif est de sortir ces esclaves en fuite de la marge historique et mémorielle et d'interroger de manière radicalement nouvelle leurs stratégies de résistance.

Bribes de vies, fragments peuplés de milliers de noms, ébauches d'histoires, descriptions de lieux, mise en scène de relations raciales, ces annonces de fuite attendent toujours d'être lues, interrogées, mises en contexte, diffusées le plus largement possible. Notre intuition est que ces textes constituent un patrimoine unique dont la large diffusion permettra de réécrire un pan entier de l'histoire de l'esclavage dans le monde colonial français et d'enrichir notre mémoire collective.

« Histoires d'esclaves » entend répondre d'abord à un manque important en histoire de l'esclavage dans le monde atlantique. Même si ce champ tend à se développer rapidement, la plupart des recherches sont menées, aujourd'hui encore, sur les sociétés esclavagistes anglophones. Le monde atlantique français, au centre duquel se trouve la colonie de Saint Domingue, pâtit toujours d'un manque d'intérêt. Ce manque d'intérêt provient notamment du fait que l'histoire de France est toujours principalement axée sur le territoire métropolitain au détriment de ses territoires et départements d'outre-mer et de ses anciennes colonies, d'Afrique de l'Ouest en particulier. Autrement dit, les historiens tardent à repenser de manière radicale l'histoire de France comme l'histoire d'un état-nation impérial à l'intérieur duquel le concept socio-culturel de race aurait joué un rôle particulièrement fondamental dans l'organisation des relations de pouvoir tout au long de la période moderne. Même si la situation tend à s'améliorer – on pense notamment à la mise en place d'un Comité pour la mémoire de l'esclavage, à la création d'un Centre International de Recherches sur les Esclavages au CNRS, ou encore à l'ouverture de nouveaux espaces muséographiques dans les anciens ports négriers français – les incompréhensions persistent tant au sein de la communauté nationale française que parmi les populations anciennement colonisées. Certains déplorent la persistance de silences, d'autres une tendance à la repentance, d'autres encore des soi-disant abus de mémoire.

Pourtant, comme l'a bien montré l'historienne Myriam Cottias dans un essai sur le fait colonial, le problème actuel n'est pas tant l'existence d'abus de mémoire qu'un problème de fond dans la production et la diffusion des connaissances en histoire de l'esclavage dans le monde colonial français, atlantique notamment, et l'existence de béances historiographiques étonnantes, notamment en ce qui a trait aux résistances serviles. L'enjeu auquel les historiens sont confrontés, et auquel nous aimerions apporter notre contribution, est de pouvoir repenser l'histoire de l'esclavage en France dans une perspective transatlantique, en mettant l'accent sur la voix des esclaves, et en adaptant la méthodologie pour répondre aux besoins légitimes des descendants d'esclaves et de tous ceux concernés de près ou de loin par les questions identitaires nées du passé esclavagiste français.

Nous voulons penser et créer un outil qui permette d'initier de nouvelles recherches, tant au niveau de l'enseignement de l'histoire de l'esclavage que dans la promotion de la recherche dans les départements d'histoire. Nous voulons extraire des salles des archives des corpus entiers et méconnus, les soumettre à des questionnements nouveaux et favoriser un croisement social des points de vue (entre généalogistes, artistes, descendants d'esclaves, historiens, enseignants, élèves etc.).

Il va sans dire que nous n'avons pas choisi notre corpus d'annonces de fuite au hasard. Les annonces sont, depuis le début des années 1970 environ, l'un des matériaux historiques les plus exploités par les historiens de l'esclavage pour retracer la construction des identités serviles et identifier les stratégies de résistance des esclaves. Des anthologies d'annonces pour la Caroline du Sud, la Virginie, ou encore la Caroline du Nord ont été publiées. Un site internet, « The Geography of Slavery in Virginia », a même été lancé en 2005 - il n'est malheureusement pas terminé. En dépit de cet intérêt, il reste encore des pans entiers de journaux à explorer, à analyser et à rendre facilement accessibles. C'est le cas des Affiches américaines, la principale gazette de la colonie de Saint Domingue, entre 1766 et 1790. On ne peut sous-estimer l'importance, l'originalité et la quantité des annonces publiées dans ce journal, un constat que faisait déjà l'historien David Geggus au milieu des années 1980. Jamais autant d'annonces ne furent publiés dans une seule colonie ou région qu'à Saint Domingue. Les quelque 10 000 annonces aujourd'hui existantes sont une mine inégalée d'informations, qui se prêteraient à la réalisation de nombreux mémoires de fin de premier cycle, de second ou troisième cycle. Afin de diffuser avec succès et originalité ces milliers d'annonces de fuite, nous proposons de créer un outil aux contours nouveaux, qui ne soit ni un livre — aux contraintes d'espace évidentes — ni un site internet traditionnel — dont la pérennité et l'accessibilité posent souvent problème — ni une simple banque de données pour spécialistes.